J’ai toujours été intéressée par l’effet des couleurs présentes dans l’espace sur la psychologie humaine. Cela m’a amenée à lire plusieurs articles qui reprennent tous, ou presque, une même idée : les couleurs ne sont pas perçues comme un simple catalogue de teintes, mais plutôt interprétées comme des signaux sensoriels.
Prenons un exemple simple : le bleu est souvent associé à la tranquillité et au calme, tandis que le rouge peut évoquer la passion ou encore le danger. Le jaune, quant à lui, est fréquemment associé au soleil, à l’optimisme et à l’énergie.
Ces associations, même si elles ne sont jamais totalement universelles, m’ont poussée à m’intéresser aux productions des designers et architectes qui ont marqué leur époque. Je voulais surtout comprendre pourquoi certains avaient choisi d’utiliser telle couleur à tel endroit précis.
Plusieurs noms sont alors apparus : Le Corbusier et les 63 couleurs de sa Polychromie architecturale, Charlotte Perriand, ou encore Verner Panton, connu pour son utilisation particulièrement audacieuse de la couleur.
En prenant un peu de recul, j’ai voulu essayer de les catégoriser.
Des mouvements comme le Bauhaus, De Stijl, le Pop Art ou encore le Memphis Group ont beaucoup exploré la couleur et ses effets dans l’espace.
À force d’être plongée dans toutes ces œuvres très colorées, je me suis posé une autre question : pourquoi l’homme contemporain semble-t-il finalement moins oser ces palettes pleines de vie et se tourner autant vers des intérieurs neutres ?
Il existe probablement plusieurs réponses.
Dans un monde déjà saturé de stimulations visuelles, beaucoup d’entre nous recherchent peut-être simplement une forme de calme sensoriel.
Cette expression, « calme sensoriel », m’a immédiatement fait penser à Tadao Ando, architecte japonais qui parvient à faire surgir des émotions non pas par la couleur, mais essentiellement par la lumière, la matière et le vide.
Ses constructions peuvent paraître simples au premier regard, alors qu’elles produisent souvent une expérience beaucoup plus profonde.
Son Église de la Lumière, à Ibaraki au Japon, traduit particulièrement bien cette approche : la lumière pénètre à travers une ouverture en forme de croix découpée dans le béton et devient presque un matériau architectural à elle seule.
Une architecture fonctionnelle, évidemment, mais aussi émotionnelle.
Et c’est peut-être cette dimension que l’on oublie parfois lorsque l’on parle d’architecture.
Mais revenons à mon point de départ : l’effet de la couleur sur notre perception.
Pourquoi chercher aussi loin ? Existe-t-il en Tunisie des exemples où la couleur est devenue indissociable de l’architecture et du lieu ?
L’exemple qui m’est venu immédiatement à l’esprit est Sidi Bou Saïd.
Le village, avec ses façades blanches et ses menuiseries bleues face à la Méditerranée, possède une identité visuelle tellement forte qu’elle peut parfois rappeler, au premier regard, certaines îles grecques. Pourtant, l’histoire de ses couleurs est bien la sienne.
En remontant dans l’histoire de Sidi Bou Saïd, j’ai découvert que son identité chromatique n’a pas toujours été exactement celle que nous connaissons aujourd’hui.
À la fin du XIXe siècle, d’autres couleurs étaient présentes dans le village, notamment le vert. C’est surtout au début du XXe siècle que le bleu et le blanc se sont progressivement imposés comme les couleurs dominantes.
Le baron Rodolphe d’Erlanger a joué un rôle important dans cette évolution. Peintre et passionné de musique arabe, il s’installe à Sidi Bou Saïd et y fait construire le palais Ennejma Ezzahra. Il participe également à la protection du village et à la préservation de son caractère architectural.
Le palais sera d’ailleurs, bien plus tard, le premier monument historique classé après l’indépendance de la Tunisie.
Ce que je trouve intéressant, c’est qu’aujourd’hui ces deux couleurs sont devenues presque impossibles à dissocier de Sidi Bou Saïd. Le blanc et le bleu ne sont plus seulement des couleurs appliquées sur des façades : ils participent à notre mémoire du lieu.
En cherchant simplement à comprendre la couleur, je me suis finalement retrouvée à réfléchir à quelque chose de plus large.
Je me demande si, dans une partie de l’architecture contemporaine, nous ne laissons pas parfois la fonction prendre trop de place au détriment de ce que l’espace peut nous faire ressentir.
Je pensais partir d’une question sur la psychologie des couleurs.
Je suis arrivée à une question sur l’émotion en architecture.
Le point de départ n’est jamais celui de l’arrivée.

